[Note de lecture] Le PCF confronté à « l’Europe »

Nicolas Azam, Le PCF confronté à « l’Europe », Une étude socio-historique des prises de position et des recompositions partisanes, Dalloz, 2017.

Dans ce livre impressionnant de contenu, Nicolas Azam se livre à un examen détaillé des positions du PCF sur l’Europe de sa création en 1921 jusqu’à à la fin du 20e siècle. C’est un travail extrêmement fouillé non seulement des publications officielles, mais aussi des fonds d’archives du parti, des enregistrements sonores des réunions du comité central, auxquelles s’ajoutent de nombreux entretiens avec les acteurs encire vivants. Il permet donc de comprendre non seulement les prises de décision officielles, mais aussi la manière dont sont prises les décisions, les débats internes, les injustices soviétiques, les relations complexes avec le Parti communiste italien,…

Du côté de l’idéologie, Nicolas Azam examine de manière détaillée comment l’unique article de Lénine sur les États-Unis d’Europe fait l’objet d’une réinterprétation à chaque changement de ligne, en fonction des impératifs du moment. C’est toujours la référence centrale, mais les conclusions qu’on en tire différent.

Le discours du PCF contre les premières institutions européennes (CECA, projet de Communauté européenne de défense, puis CEE) dans les années 50 est élaboré sur la base des télégrammes soviétiques. Il est fascinant de voir à quel point le discours actuel contre l’Union européenne recycle des éléments de langage déjà contenus dans les télégrammes du Parti communiste de l’Union soviétique au PCF, du vivant de Staline : apologie de l’indépendance nationale, dénonciation de l’Europe allemande, critique de la bureaucratie européenne, annonce de la fin prochaine de l’Europe … Les mêmes arguments vont être recyclés indépendamment de l’évolution des institutions européennes.

La comparaison esquissée avec le PC Italien est particulièrement intéressante, puisque celui-ci, plus indépendant vis-à-vis de l’URSS et engagé dans une stratégie de conquête de l’ensemble des institutions, affiche clairement son intérêt pour l’Europe naissante. Rappelons qu’Altiero Spinelli, pionnier du fédéralisme, rédacteur principal du Manifeste de Ventotene, siège au parlement européen comme apparenté au PCI.

Plusieurs ruptures vont toutefois faire évoluer le discours du PCF. En particulier, lorsqu’il se retrouve avec des députés européens, le PCF se trouve démuni : son discours ne leur donne aucune prise sur les débats. Ces députés sont alors livrés à eux-mêmes, puisque les questions européennes sont très rarement débattues dans les instances du parti. Avec les élections européennes au suffrage universel, le PCF se trouve contraint de développer une politique européenne et une équipe capable de répondre aux enjeux, mais il est alors paralysé par son discours antérieur. Il est symptomatique que ses figures européennes les plus marquantes, comme Philippe Herzog, aient fini par choisir l’Europe plutôt que le parti.

On ressent aujourd’hui encore cette tension dans le PCF, avec une direction globalement favorable à l’Union européenne, mais une base traversée par des courants nationalistes qui répercutent le vieux discours stalinien contre l’Europe.

Il est dommage que le livre ne fasse qu’esquisser le rôle de la CGT dans ces débats : d’abord hostile à la CES et bien intégrée dans la FSM prosoviétique, la CGT française critique la CGIL italienne lorsque celle-ci rejoint la CES dès le début des années 70, mais fait elle-même sa première demande d’adhésion moins de dix ans plus tard, consciente de la nécessité de construire un mouvement syndical européen. Une étude détaillée de cette question et de son impact en retournant sur le PCF aurait considérablement rallongé un ouvrage déjà gros de plus de 700 pages.

Complet, remarquablement documenté, attentif aux nuances, l’ouvrage de Nicolas Azam est un travail remarquable. Il est d’une grande utilité pour celle et ceux qui veulent comprendre comment une partie du mouvement ouvrier en France s’est empêtré dans l’hostilité à l’Europe au lieu de construire une Europe du travail.

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