Démocratie au travail et autogestion

La démocratie dans l’entreprise vise à étendre le champ de la démocratie, à la faire pénétrer en un lieu dont elle est le plus souvent absente.

Pourquoi parler de démocratie au travail plutôt que d’autogestion ?

Le mot autogestion a été très employé dans le vocabulaire politique et syndical du mouvement ouvrier dans les années 60-70, avant de s’estomper après 1981. À l’origine, c’est une traduction du serbo-croate, sous l’influence de la gestion des entreprises par les salariés en Yougoslavie. L’expérience yougoslave intéressait à la fois une partie de la gauche antistalinienne et des syndicalistes chrétiens. Ils se retrouvaient notamment dans le Parti socialiste unifié et dans la CFDT. Dans les années 70, certains courants du parti socialiste, et même brièvement le PCF, s’y référaient, même à contrecœur.

Le mot était partout, dans les tracts, dans les affiches, dans les discours. Et pourtant, force est de constater qu’il n’était pas très bien choisi. Ses défenseurs finissaient parfois par l’admettre : il n’évoquait pas grand-chose pour les salariés en dehors des sphères militantes, et même bien souvent en leur sein. Autogestion, est-ce qu’il y avait un rapport avec l’automobile ? Même des dirigeants de syndicats ont fini par dire qu’ils ne voyaient pas clairement de quoi il s’agissait. Ça peut sembler surprenant tant le mot s’était intégré au vocabulaire politique, mais divers témoignages montrent que ça n’allait pas de soi.

Pour ajouter à la confusion, les courants autogestionnaires se sont mis à accorder l’autogestion à toutes les sauces. Autogestion des luttes, autogestion communale, régionale, et ainsi de suite, dans un sens large de décentralisation. C’est assez frappant dans la littérature des années 70, au moment où le thème est porteur. En soi, exporter le concept ne posait pas problème, mais cela finissait par le vider de son contenu, par passer à côté du noyau du problème : comment transférer la direction des entreprises aux salariés et aux salariées ?

Après l’élection de François Mitterrand, le mot autogestion a rapidement disparu du vocabulaire politique, ou plutôt s’est retrouvé sur ses marges. Mais son champ s’est encore élargi, si bien qu’on se retrouve avec des « campings autogérés », des « lieux autogérés » qui ne le sont pas plus que n’importe quelle auberge de jeunesse des années 50. Tout cela est très bien, mais cela ne contribue pas à faire d’autogestion un thème identifiable, qui pose de façon frontale la question : qui dirige les entreprises ? Autrement dit, comment le travail dispute-t-il au capital la direction de la production, au sens large ?

Mais pourquoi, au fait, le mot autogestion a-t-il presque disparu ?

On peut lister une série d’événements, mais cela ne répondra que partiellement à la question. Au milieu des années 70, la majorité du PSU a rejoint le parti socialiste, sans parvenir à y faire de l’autogestion un thème central. C’est l’étatisme qui l’a emporté et de l’autogestion, il n’est resté que la décentralisation, plus quelques dispositions vite oubliées des lois Auroux. Dans la même période, la CFDT a organisé son recentrage et mis de côté l’autogestion, au point que c’est devenu le mot de ralliement de celles et ceux qui entendaient rester fidèles à l’ancienne CFDT. L’Union syndicale Solidaires vient en partie de ce courant. À l’échelle internationale, l’autogestion a cessé également d’être un thème porteur. Le régime Yougoslave, traversé depuis longtemps par la lutte entre étatistes et autogestionnaires, a cherché à la neutraliser, et d’autres expériences plus ou moins réussies ont avorté. Dans des pays où l’on ne parlait pas d’autogestion, mais où la demande de démocratie dans l’entreprise a pris d’autres formes (conseils d’usine en Italie, fonds salariés en Suède, cogestion en Allemagne, par exemple, même si chaque situation mériterait discussion), ces avancées ou ces revendications ont été brisées ou intégrées. Mais je crois que tout cela ne sont que les manifestations d’un phénomène plus important. Les années 60-70 avaient connu, à l’échelle planétaire, une montée des luttes sociales. La contre-révolution capitaliste, combinant chômage de masse, démantèlement des citadelles ouvrières, réduction de la taille des entreprises, le recours massif à la sous-traitance, et ainsi de suite, à permis aux capitalistes de reprendre l’offensive. Nous sommes en train de vivre une nouvelle vague de cette attaque, destinée à torpiller ce qui avait survécu à la précédente. Cette défaite du monde du travail, après les grandes conquêtes de la fin des années 60, a sonné le glas de la vague autogestionnaire. Les politiciens qui s’y étaient ralliés n’en ont plus eu besoin et l’ont abandonné, les syndicats ont préféré sauver ce qui pouvait l’être que de chercher à contester la direction des entreprises. Voilà, cela mériterait sans doute d’être développé, mais je crois que dans les grandes lignes, c’est ce qui s’est passé.

Mais parler de démocratie au travail, ou de démocratie dans l’entreprise, est-il plus clair ?

Nous vivons, en Europe, dans des systèmes démocratiques. Ces démocraties sont loin d’être parfaites, et certaines le sont clairement plus que d’autres, mais elles sont le produit des luttes sociales, en particulier le combat à l’échelle européenne mené par le mouvement ouvrier et socialiste pour le suffrage universel. Le mot démocratie bénéficie d’une aura de sympathie, au point que même ses adversaires à droite comme à gauche sont obligés d’y avoir recours. C’est un mot qu’on emploie facilement. Dire « ici, on est en démocratie», c’est rappeler qu’on a le droit à la parole, que sa voix compte. Lorsque nous avons commencé à discuter de ce thème, nous nous sommes aperçus qu’il faisait tilt, aussi bien auprès des militants qu’en dehors : il évoque quelque chose d’assez clair. Quand on dit que l’entreprise est une dictature, un despotisme, cela suscite des réactions contrastées, mais dès qu’on dit qu’elle devrait être une démocratie, cela semble comme une évidence. Les gens ont l’expérience de la démocratie, non seulement à l’échelle communale, départementale, nationale, mais aussi de manière beaucoup plus proche, dans les associations, comme parents d’élèves. Ils en connaissent les qualités et les défauts. C’est pour cela que c’est une manière de présenter les choses plus claire que le mot autogestion : il parle à l’expérience des salariées et des salariés.

Démocratie dans l’entreprise me semble aussi faire mieux le lien entre ce qui se passe sur le lieu de travail et en dehors. L’un des paradoxes de l’autogestion des années 60-70, c’est qu’elle a été souvent mise en œuvre par des régimes autoritaires, que ce soit en Yougoslavie, en Algérie, au Pérou… Le lien entre suffrage universel et travail associé, tel que le concevaient les socialistes du XIXe s, de Louis Blanc à Jean Jaurès en passant par Karl Marx, était démantelé. On avait le suffrage universel et le despotisme d’entreprise d’un côté, un régime autoritaire et l’autogestion, souvent limitée de l’autre. Parler de démocratie dans l’entreprise souligne mieux ce lien indissociable. La démocratie dans l’entreprise vise à étendre le champ de la démocratie, à la faire pénétrer en un lieu dont elle est le plus souvent absente.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :