L’entreprise est une dictature

Comment s’appelle un système politique dans lequel ceux qui décident ne sont pas élus ? Une dictature. L’entreprise est donc une dictature, puisque ceux qui décident, les actionnaires, ne sont pas élus. Ils nomment des directeurs, qui nomment des cadres supérieurs, qui nomment des cadres, selon une hiérarchie toute entière contrôlée par le sommet.

Bien sûr, il existe dans les pays les plus avancés des lois qui limitent l’arbitraire, des syndicats qui en tempèrent les excès, des solidarités entre collègues qui améliorent le quotidien. Mais une dictature modérée est toujours une dictature.
Il faut être conséquent : si nous considérons que les affaires publiques doivent être discutées et décidées selon la volonté de la population, il n’y a aucune raison qu’il n’en soit pas ainsi pour les entreprises. Il parait absurde de vivre en démocratie à mi-temps, mais c’est pourtant ce que nous faisons, chaque fois que nous mettons les pieds au boulot : nous abdiquons nos droits de citoyen, qui participe aux décisions le concernant, pour devenir un travailleur qui n’y participe pas.

Qu’est-ce qu’un conseil d’administration, dans un grand groupe industriel ou commercial ? C’est un groupe de personnes qui doivent leur pouvoir au fait de posséder des actions de l’entreprise, ou de représenter d’autres groupes eux-mêmes propriétaires de ces actions. Est-ce que l’argent est une source de légitimité pour détenir une autorité ou prendre de décisions qui engagent la vie quotidienne des gens dans l’entreprise, mais aussi l’environnement, l’usage des matières premières et des énergies, l’emploi ? Il est évident que la réponse est non. Ou alors, si nous pensons que c’est oui, alors il faut être conséquent, supprimer toute forme de démocratie et vendre au plus offrant les charges publiques, comme sous l’ancien régime.

Le principe de base d’une démocratie authentique, c’est que l’on considère que chaque citoyen détient une parcelle égale de la souveraineté, et qu’il l’exerce parce qu’il a la capacité de choisir ce qu’il considère comme juste pour la collectivité. La gestion d’une grande entreprise, même multinationale, n’est pas plus complexe que celle d’un pays. Elle exige bien sûr une grande capacité de compréhension des problèmes, des enjeux et des risques. Mais pourquoi est-ce qu’une personne serait capable de choisir un maire, un député, un délégué syndical, mais pas un représentant au conseil d’administration ? Cela n’a pas de sens.

Tout au long du 20e siècle, des gens se sont battus contre les dictatures, que ce soit en URSS, au Chili, en Pologne, en Argentine, en Roumanie, et dans bien d’autre pays. Encore aujourd’hui en Chine et dans des dizaines de pays, ce combat continue. Parfois, ils ont essayé, avec plus ou moins de succès des rendre plus douces, de créer des espaces de liberté ou des contre-pouvoir. Mais ce n’était pas parce qu’ils acceptaient ces dictatures, mais parce qu’ils cherchaient des points d’appui pour les renverser. Il en va de même dans les entreprises. On peut chercher à améliorer la situation, à renforcer le pouvoir des salariés, mais cela n’est pas un but en soi. Il faut abolir la dictature de l’entreprise.

L’actionnariat salarié

Les capitalistes et la classe politique sont bien conscients de cette question, car le caractère arbitraire de la dictature de l’entreprise apparaît de manière éclatante chaque fois que des décisions dramatiques sont prises par des actionnaires, plans sociaux, vagues de licenciements et ainsi de suite. Ils proposent alors, périodiquement, une solution miracle : l’actionnariat des salariés. Est-ce vraiment une solution ?

Effectivement, la possession d’actions donne au salarié le droit de participer aux décisions de l’entreprise. Mais par définition, une action est quelque chose qui peut être acheté et vendu. S’il est obligé de l’acheter pour y avoir droit, on est dans une situation absurde : imaginez un pays où l’on doive acheter le droit de vote ? Mais admettons qu’on lui donne. Elle n’en reste pas moins une action, qu’il peut vendre à sa guise – même si il existe souvent une période durant laquelle il ne peut pas le faire. Elle peut alors être achetée par un collègue, qui dispose ensuite de plus de voix que lui. Ou alors, il peut la vendre sur le marché boursier, à n’importe quel acheteur, une autre entreprise ou une société financière.

Là encore, quelle serait la démocratie où l’on pourrait vendre son droit de vote ? Et quand bien même il n’aurait pas le doit de la céder, il reste encore une objection : les salariés, dans ce système, ne sont pas les seuls actionnaires. Ils n’en possèdent même le plus souvent, dans les entreprises où ce système existe, qu’une faible partie. Leur pouvoir de décision est donc limité par celui des autres propriétaires, qui sont généralement eux-mêmes des grands groupes capitalistes.

Mais ceux qui nous en parlent ne doivent pas y croire beaucoup eux-mêmes, sans quoi ils l’auraient généralisé depuis longtemps. En France, par exemple, alors que l’actionnariat salarié est un vieux thème gaulliste, et que plusieurs lois successives ont été votées pour encourager ce système, il n’est pratiqué que dans moins de 3,5 % des entreprises françaises aujourd’hui. L’objectif de ces lois n’est d’ailleurs pas de rendre les entreprises plus démocratiques, mais d’intéresser les salariés aux bénéfices afin de les lier à l’entreprise.

Les coopératives

Le système des coopératives est un peu différent, pour des raisons historiques. Au 19esiècle, des ouvriers qui cherchaient une façon d’organiser le travail en usine d’une manière différente, en se passant des patrons, ont imaginé les premières coopératives. Chacun met une part égale dans le capital, perçoit la même rémunération et participe de manière égale aux décisions. Le gérant est élu en assemblée générale de façon régulière, il peut même être révoqué par l’assemblée générale et il doit y avoir une rotation des postes dirigeants – lorsque quelqu’un a terminé son mandat, il retourne travailler comme les autres.

Par la suite, ce système a été employé de diverses manières, soit pour créer des petites entreprises sur un mode plus égalitaire que les autres, soit pour permettre aux employés de reprendre une boîte plutôt que d’être licenciés lors de la fermeture. Ce n’est pas un mauvais système, même si l’expérience montre que dans la pratique, les coopératives ne mettent jamais bien longtemps à devenir des entreprises comme les autres, dans lesquelles s’installent une forme de hiérarchie d’autant plus insidieuse qu’elle se présente comme n’en étant pas une. Comme dans la ferme d’Orwell, tous sont égaux, mais il y en a qui sont plus égaux que d’autres. Néanmoins, même avec des défauts, il démontre qu’une entreprise peut fonctionner sur des bases plus démocratiques.

L’entreprise est au service de la communauté humaine
On a l’habitude de considérer que l’entreprise a pour objectif de rapporter de l’argent à ses actionnaires, à ses patrons, à ses cadres dirigeants. Et dans le système capitaliste, elles n’en a effectivement pas d’autre, quelques soient ses prétentions. A leurs yeux, elle n’offre d’intérêt, en définitive, que parce qu’elle multiplie l’argent qu’ils y investissent. Les produits ou les services qui en sortent ne sont qu’un moyen de se procurer de l’argent, et leur utilité sociale n’a d’importance que tant qu’elle est rentable. C’est pourquoi des produits ou des services nécessaires, mais peu rentables, comme les médicaments pour les « maladies orphelines », ne sont tout simplement pas produits.
Mais pour nous, travailleurs et chômeurs, c’est ça qui compte : que ce qui est produit dans les entreprises soit utile à la société, pas que ce soit rentable pour les patrons. L’entreprise est au service de la communauté humaine. Ce doit être le seul critère valable de son existence. Bien sûr, l’utilité de tel ou tel produit, de tel ou tel service, est parfois discutable, parce que le besoin qu’on en ressent varie selon les personnes ou les périodes. Mais c’est justement ça qui est important : si c’est discutable, ça doit pouvoir être discuté. Celles et ceux qui y travaillent doivent pouvoir donner leur avis sur ce qui y est produit.

De plus, la société dans son ensemble doit avoir un droit de regard également, partir du moment où cette entreprise utilises des matières premières, des sources d’énergie, ou bien a un impact sur l’environnement. C’est normal, puisque toutes ces choses concernent la société toute entière, pas seulement celles et ceux qui y travaillent. Pour prendre un seul exemple, la méthode de travail dans une centrale électrique concerne son personnel, mais le choix d’utiliser le nucléaire ou l’énergie éolienne regarde toute l’Humanité.

La démocratie dans l’entreprise

Comment pourrait fonctionner une entreprise démocratique ? Comme n’importe quel système démocratique. Chaque personne qui y travaille doit avoir le droit de participer à toutes les décisions, à égalité avec toutes les autres. Dans les entreprises qui sont dirigées par un conseil d’administration, celui-ci doit être remplacé par un conseil de délégués des travailleurs et travailleuses, élu au suffrage universel par les personnes qui travaillent dans l’entreprise. Cela signifie, naturellement, que les actuels actionnaires doivent être licenciés sans indemnités.
Dans les entreprises qui comptent plusieurs sites, il doit exister un conseil identique sur chaque site, avec un nombre de membres calculés selon le nombre d’employés. Il en va de même dans les petites entreprises, quelque soit leur taille. D’autre part, les cadres dirigeants doivent être élus et révocables s’ils se comportent mal, et responsables devant le conseil d‘entreprise.
Ces élections doivent être libres et pluralistes. Elles ne doivent pas se résumer à un simple vote, car pour que le vote ait un sens, il faut qu’il soit précédé d’un débat public véritable, afin que chacun puisse se forger une opinion bien informée. Cela signifie que tous les avis doivent pouvoir être librement exprimés et diffusés. Par ailleurs, dans les grandes entreprises, où celles qui ont un impact important pour l’emploi des matières premières, des sources énergies ou qui ont un impact sur l’environnement ou la santé publique, un contrôle démocratique doit être exercé par la société.

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