La démocratie dans l’entreprise, un projet de société

Le principe des coopératives est vieux de deux siècles au moins. Il est aussi vieux que le capitalisme, aussi vieux que les luttes des salariés pour s’en émanciper. Il en existe plus de 5 millions dans le monde, qui emploient plus de 100 millions de salariés. On sait donc depuis longtemps que ça fonctionne.

Interview de Nicolas Dessaux, par Tyson Coxa, sur la démocratie dans l’entreprise.

Tyson Coxa : Qu’est-ce que tu entends par « démocratie dans l’entreprise » ?

Nicolas Dessaux : La démocratie dans l’entreprise peut être résumée à deux propositions principales. La première, c’est que les entreprises devraient être dirigées par des représentant-es élu-es par le personnel, et non par des actionnaires ou un patron comme c’est le cas aujourd’hui.

La seconde, c’est que les postes d’encadrement tels qu’ils existent aujourd’hui (directeurs, managers, chefs d’équipe, contremaîtres,…) devraient également être remplacés par un système d’élection par l’équipe de travail. La hiérarchie serait donc remplacée par un système de coordination fondée sur des principes démocratiques.

Dans les administrations publiques, ce système peut fonctionner également, sans remettre en cause le fait qu’elles doivent mettre en œuvre des politiques publiques issues des élections politiques, que ce soit au niveau des collectivités territoriales ou de l’État. C’est précisément une manière d’en finir avec la machinerie de l’État actuelle, fondée sur l’obéissance et la hiérarchie.

Le principe des coopératives est vieux de deux siècles au moins. Il est aussi vieux que le capitalisme, aussi vieux que les luttes des salariés pour s’en émanciper. Il en existe plus de 5 millions dans le monde, qui emploient plus de 100 millions de salariés. On sait donc depuis longtemps que ça fonctionne.

Le projet de démocratie dans l’entreprise va plus loin, en transformant radicalement le système hiérarchique, dont on sait qu’il est une cause de harcèlement, de stress et de souffrance au travail. Renverser la relation permet de travailler autrement, dans le dialogue plutôt que dans l’arbitraire.

Mais il s’appuie sur des habitudes bien ancrées dans les pays démocratiques. Après tout, on vote pour les élections municipales, départementales, régionales, nationales, européennes, professionnelles, pour les conseils d’administrations des associations dont nous sommes membres, pour les conseils d’école, pour les délégués de classe, et j’en passe. Il s’agit donc bien d’étendre la démocratie dans le principal bastion de l’arbitraire aujourd’hui : le lieu de travail.

Tyson Coxa : Mais est-ce qu’on ne vit pas déjà en démocratie ?

Nicolas Dessaux : Dans l’entreprise, clairement non. On le constate chaque jour : des fermetures d’usine décidées par un conseil d’administration plongent une ville, une région dans la galère ; des salarié-es sombrent en dépression, victime du harcèlement ou des rythmes insoutenables ; des directives tombent de la direction, complètement déconnectées de la réalité du terrain, et ainsi de suite. Chacun-e d’entre nous connaît les effets de l’arbitraire patronal, que ce soit dans le privé ou dans le public.

Bien sûr, dans un pays où un puissant mouvement ouvrier a façonné le système social, comme c’est le cas dans la plupart des pays d’Europe, cet arbitraire est encadré. Il y a des lois, des syndicats, des délégués du personnel, des instances représentatives, ou l’équivalent dans chaque contrée. On est alors plus proche de la monarchie constitutionnelle que du droit divin, si j’ose dire.

Mais les actionnaires ne cessent d’essayer de remettre en cause ces limitations, de reconquérir leur pouvoir. On voit bien, à l’échelle internationale, que l’arbitraire absolu des grandes usines d’Asie du sud-est ou des maquiladoras mexicaines leur convient tout à fait.

Pour le mouvement ouvrier et syndical, c’est un combat pied à pied, quotidien, pour défendre les droits des salarié-es contre l’arbitraire. La démocratie dans l’entreprise permettrait de dépasser cela. Ça ne résoudra pas tous les problèmes, mais ça en éliminera bon nombre et ça permettra de poser sainement les autres.

Au niveau politique, en dehors de l’entreprise, les démocraties actuelles ont leurs limites. On constate à l’échelle internationale qu’il y a un lien étroit entre la qualité de la démocratie et la réduction des inégalités. En France, les institutions politiques sont conçues pour maintenir au pouvoir les partis en place, en réduisant au minimum le risque de voir surgir des idées nouvelles. En Belgique, le système politique terriblement complexe est pourri par la corruption. On pourrait multiplier les exemples. Même si la participation électorale varie selon les systèmes et les traditions politiques, le constat est le même partout : les plus pauvres, les moins diplômés, le plus souvent des femmes, des jeunes, des personnes privé-es d’emploi sont les plus enclines à ne pas prendre part au débat politique.

Ce qui est important, c’est de comprendre qu’on ne peut pas vivre en dictature 35, 40, 48 heures par semaine, sur son lieu de travail, et vivre en démocratie quand on en sort. Il ne peut pas y avoir de démocratie à temps partiel. C’est la source principale de toutes les carences démocratiques, quelques soit la forme institutionnelles ou sociale qu’elles prennent. On peut encourager la participation électorale, rendre le droit de vote obligatoire, prendre telle ou telle mesure, changer la constitution, ça ne changera rien tant que la démocratie n’existera pas là où on produit la vie quotidienne, sur le lieu de travail.

Tyson Coxa : Alors, comment imposer aux actionnaires cette démocratie dans l’entreprise ?

Nicolas Dessaux : Les actionnaires et les patrons d’aujourd’hui n’ont pas plus de raison de vouloir la démocratie dans leurs entreprises que les grands aristocrates de l’ancien régime n’avaient de raison de vouloir la République, alors qu’ils détenaient le pouvoir ou les riches du XIXe siècle de vouloir le suffrage universel, alors que le suffrage censitaire leur assurait la domination politique. Les hommes n’avaient pas de raisons particulières de vouloir le suffrage des femmes, qui menaçait leur propre pouvoir patriarcal dans la famille. Les luttes des femmes l’ont imposé. Il en va de même pour les actionnaires : Il va falloir les pousser dehors, eux aussi, en commençant par fermer leur bourse.

Comme face à l’ancien régime ou au suffrage censitaire jadis, il faut contester la légitimité même du pouvoir des actionnaires et des patrons sur l’entreprise. L’ancien régime fondait son pouvoir sur le droit divin, sur la naissance, sur les privilèges. Au cours des révolutions des XVIIIe et XIXe siècle, sa légitimité a été contestée. Le suffrage censitaire réservait le droit de vote aux riches. Le mouvement ouvrier s’est battu pour le suffrage universel et il a gagné, même si le système électoral actuel masque trop souvent une forme cachée de suffrage censitaire, en organisant l’abstention massive des plus défavorisés.

L’extension du suffrage universel aux femmes, qui a commencé dans certains états américains dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a largement contribué à remettre en cause le pouvoir patriarcal des hommes dans la société, même si nous sommes loin d’en être venus à bout. Aujourd’hui, il faut aller plus loin dans la démocratisation de la société. C’est le pouvoir dans l’entreprise qu’il faut contester. Il faut rejeter radicalement la légitimité même du droit de propriété sur les entreprises.

Pour les actionnaires, les entreprises ne sont qu’un moyen de faire de l’argent, toujours plus d’argent. Ils se moquent éperdument de ce que l’entreprise produit. Pour les salariés, c’est très différent. Le plus souvent, ils et elles sont attaché-es à ce qu’ils produisent, à la qualité des biens et des services, à ce que leur travail apporte à la société, alors que les conditions de travail actuelles les obligent à bâcler.

Légitime dans son principe, la démocratie dans l’entreprise est aussi une manière de faire valoir le point de vue de celles et ceux qui travaillent sur la qualité et l’utilité de la production.

Il ne s’agit pas de démocratiser quelques entreprises, mais toutes les entreprises. Il y a plusieurs scénarios pour le faire, selon qu’on commence par celles qui sont propriété d’actionnaires ou toutes les entreprises, selon qu’on mette en place par catégorie de taille ou non, selon qu’on le fasse sur la base d’un choix des salariés entreprise par entreprise ou de manière globale.

La légitimité démocratique voudrait qu’on le fasse d’un seul coup, mais ce sont les circonstances dans lesquelles se déroulera cet immense changement de société qui détermineront la meilleure manière de le faire.

Il ne s’agit pas non plus de mettre en place un système unique, valable pour toutes les entreprises, mais à la manière du système associatif, de fixer un cadre général et de laisser les salariés établir les nouveaux statuts de l’entreprise. C’est la meilleure manière de s’adapter à la diversité des situations.

L’idée de démocratie dans l’entreprise, sous des appellations diverses, a été longtemps populaire à gauche, dans le mouvement ouvrier. Il faut s’en emparer, l’adapter aux conditions contemporaines du monde du travail, la mettre au centre du débat politique et social.

Tyson Coxa : Quel outil d’organisation utiliser dans le cadre de cette démocratie dans l’entreprise ? Quel rôle joueront les syndicats ?

Nicolas Dessaux : Dans le système hiérarchique actuel, s’entremêlent plusieurs aspects : coordination professionnelle, chaîne de contrôle de punition, arbitrage, pyramide de salaires, et j’en passe. Une organisation démocratique du travail doit revoir tout ça.

De manière générale, lorsqu’on mettra en place la démocratie au travail, la question : “qui élit qui ?” va se poser partout. Par exemple, lorsqu’il existe plusieurs niveaux hiérarchique, est-ce que chaque niveau va élire celui qui est juste au dessus ? Ou l’ensemble des niveaux au-dessus ? Ou est-ce qu’on va en profiter pour limiter l’empilement hiérarchique ?

Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de répondre a priori à ces questions. On ne peut pas mettre en place un système unique qui s’appliquerait à tous les entreprises, indépendamment de leur taille, de leur organisation géographique, de leur objet, de leur spécificités. Regardons le fonctionnement des associations : elles déterminent librement leurs statuts, en fonction de leurs objectifs, de leur taille, de la dispersion géographique de leur membres,…

En France, la loi de 1901 fixe un cadre très général. Le même principe doit s’appliquer aux entreprises : c’est aux salariés de choisir leur mode de fonctionnement, dans un cadre démocratique fixé par la loi. C’est la meilleure façon de répondre à la diversité des situation, la plus cohérente avec les principes démocratiques. Ce n’est certainement pas à l’Etat de le faire.

Au mieux, il est possible de proposer des statuts types correspondant aux situations les plus courantes, mais d’autres institutions pourraient le faire avec un meilleure connaissance des situations réelles : les syndicats, les associations professionnelles, les chambres de commerce et d’industrie lorsqu’elles représenteront elles-mêmes les salariés, ou leur équivalent ailleurs en Europe.

Dans les entreprises, les syndicats bénéficient d’une véritable assise sociale, même lorsque le taux de syndicalisation est faible. Ils ont sans doute vocation à diriger l’entreprise. Il suffirait de transformer le comité d’entreprise en comité d’administration. Dans de nombreux petites entreprises, les syndicats sont absents ou anecdotiques. D’autres critères peuvent alors être retenus. La situation n’est pas la même dans une grande entreprise publique, dans une PME du BTP, dans une petite SSII où travaillent quelques informaticiens. Il faut partir de cette diversité.

Tyson Coxa : Mais est-ce qu’un ouvrier est qualifié pour élire un ingénieur, par exemple?

Nicolas Dessaux : Dans un système démocratique, on ne considère pas que les diplômes soient nécessaires pour être élus. Plus du tiers des maires français sont des agriculteurs. Il est probable que le diplôme le plus courant pour un maire français soit un bac agricole, voire le certificat d’études. Même au niveau national, Pierre Bérégovoy a été premier ministre avec un CAP de tourneur-fraiseur et René Monory, plusieurs fois ministres et président du sénat, avait pour diplôme un brevet de mécanique. Ce qui est inquiétant, c’est plutôt le fait qu’aujourd’hui, la carrière politique passe de plus en plus par les grandes écoles et les réseaux familiaux, même dans les partis de gauche.

Les chefs d’entreprises actuels ne sont pas forcément diplômés. En France, 12% d’entre eux n’ont aucun diplôme, et 46% le bac, un cap ou un bepc. Avec l’élévation du niveau de diplôme des jeunes, il est banal qu’un salarié soit plus diplômé que son patron ou que ses supérieurs hiérarchiques.

Par ailleurs, le mouvement syndical, avec son système de formation interne, est une excellente école pour comprendre le fonctionnement des entreprises. Contrairement à la mythologie patronale, la majorité des syndicalistes sont attachés à une bonne gestion de l’entreprise, qu’ils associent au maintien de emploi – sans parler du sens aigu du service public des syndicats de fonctionnaires. C’est une force pour la démocratie sur le lieu de travail : les salariés sont en règle générale qualifiés, avec des traditions démocratiques, et une organisation capable de prendre la relève. Les bases matérielles et intellectuelles du changement social existent déjà.

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